Timbuktu, un orientalisme à peine voilé

En plein accord avec l’esprit de collaboration de AlIlham fil Haqiba, cet article écrit à six mains, est le résultat d’une très intéressante collaboration entre blogueuses. Donc un grand merci à Limoune et Faty pour cette très agréable expérience d’échange et de partage.

[Publié sur http://jeudescitrons.mondoblog.org le 27/02/2015]


Affiche Timbuktu

A l’affiche dans plusieurs salles tunisoises, le film Timbuktu d’Abderrahmane Sissako fait la part belle à l’image, à l’esthétique, à l’émotion quitte à faire vivre aux spectateurs le récit d’un ailleurs fantasmé. Onirique et à destination d’un public occidental, Timbuktu a intrigué Guenda, bloggueuse italienne et moi-même et nous proposons ici de relever des représentations orientalistes du film sur lesquels rebondit la Tombouctienne Faty avec son expertise du terrain.

Au-delà de la fascination pour les turbans volants au vent sur fond de dunes vierges du désert, au-delà des émotions véhiculées par les gros plans sur les yeux pétillants de l’héros touareg, au-delà de la poésie imagée de la partie de football sans ballon et au-delà de la nette distinction entre un islam de paix et tolérant et un islam manipulé et radical, images, émotions et dépaysement consentent à livrer des symboles qui corroborent une série de stéréotypes occidentaux.

Une vision romantique du désert

Rêvé par les orientalistes, le désert est beau, vierge, lumineux et chatoyant. Les clichés de Timbuktu mettent en avant ce paysage d’une extrême beauté grâce à un travail irréprochable sur la lumière. Mais leur esthétique dénué de tout réalisme donne à voir un décor de carte postale plus que celui du désert du septentrion malien.
Quant au campement de la famille touareg, un désir d’orientaliser le décor, rend, de par sa composition ordonnée et séduisante, l’image pittoresque, digne d’un tableau de peinture. La tente, dressée au milieu des dunes, expose tapis, bidons et service à thé bien trop parfaitement agencés, la guitare en arrière plan et les sourires Colgate de Kidane, de sa femme Satima et de sa fille Toya en bonus. Une image mystifiée est donnée du touareg qui bénéficie d’une liberté, seulement limité par le pêcheur Amadou qui empêche son bétail de s’abreuver au fleuve. Cette liberté est d’autant plus idéalisée qu’elle est jumelée à une absence d’activité.

« Cette image ne répond pas du tout à la réalité et au contexte, car l’habitat du touareg ne contredit pas son besoin de liberté et son perpétuel mouvement, au gré des points d’eau dans le désert. Le nécessaire que les familles touaregs trimbalent tiennent sur quelques ânes. Ce qui est encore plus bizarre, c’est ce conflit avec le pêcheur. Les pécheurs jettent leurs filets beaucoup plus loin, dans le lit du fleuve. Un conflit entre éleveur et pêcheur est très rare. Même s’il venait à arriver, pour grand touareg (blanc et maître), ici, on ne tue pas un homme parce qu’il a tué ton animal. C’est à en croire que la société dans laquelle ces acteurs vivaient n’avaient pas de règles ni de système de gestion des conflits. Il y avait des cadis – juges islamiques- bien avant la colonisation à Tombouctou. »

Image extraite du film Timbuktu vs tableau du peintre orientaliste Eugène Girardet

Image extraite du film Timbuktu vs tableau du peintre orientaliste Eugène Girardet

Cet exotisme s’inspire plus des images proposées par les contes des Mille et Une Nuits que de scènes réelles de la vie quotidienne de touaregs. On peut se demander par exemple s’il est courant de rencontrer une famille mononucléaire touareg. L’émouvante relation fusionnelle entre les trois membres de la famille est exprimée dans le film par des actes improbables dans la culture touareg, de même que les répliques de Kidane lors de son interrogatoire : « Maintenant je voudrais lui poser une question« , dit-il au chef « djihadiste ». « Dis lui que j’aimerais savoir s’il a des enfants. […] Toya, elle me donne à boire, elle s’occupe du bétail, je n’ai rien de plus cher. […] C’est de ne plus voir son visage qui me fait peur. » Le bédouin personnifié par Kidane tombe dans le cliché du poète du désert, beau et passionné, sage et profond, avec une étrange rhétorique qui semble parfois même un peu hors de propos. Enfin, au moment de son exécution, Kidane court pour se jeter dans les bras de sa femme en public, ce qui relève plus d’un scénario occidental.

« Dans la culture et le contexte africain –même celui des touaregs !- un couple ne se permet jamais des épanchements ou des gestes envers une femme devant un témoin, c’est complètement irréel ! Le touareg est un homme digne, fier, qui ne peut agir de cette manière face à la mort. »

Convoquant également le mythe orientaliste de la femme, le film dévoile Satima, une femme touareg charmante et résistante. Son voile noire, à la fois obstacle et stimulant, dévoile son cou, ses avant-bras ou bien son soutien-gorge. Seule Satima osera s’afficher les cheveux dans le vent dans le film et tout en démêlant ses cheveux, elle n’hésitera pas non plus à aller à l’affront quand l’un des chefs « djihadistes », tout en la dévorant du regard, lui demande de se couvrir la tête.

« Je vous assure que plus d’une femme songhoi, bellah (targui noire) ou peulh (toutes les ethnies qui n’ont pas la peau blanche) ont passé des jours dans la contiguë cellule qui servait de prison pour femme pour avoir refusé de porter ce voile, d’autres ont été fouettée. »


Une résistance silencieuse à Timbuktu

Le portrait affectif et imaginaire de la famille touareg laisse peu de place aux personnages secondaires qui sont présentés sous des traits seulement factuels. Contrairement à Satima, les femmes peuls, songhais, belas et bozos portent un voile noir serré au visage sans broncher. Quant à la vendeuse de poisson qui a accepté le voile mais refuse de porter des gants, on la retrouvera plus tard en pleurs dans une posture de fuite.

« Cette vendeuse de poisson provoquerait une certaine hilarité ici, car en plus de s’exprimer en bambara, langue plutôt secondaire à Tombouctou, elle ne ressemble en rien à nos vendeuses de poisson. Les vendeuses de poissons ont leur place au marché Yoboutao de Tombouctou. Elles ont eu une confrontation avec les « djihadistes » qui trouvaient qu’elles n’étaient pas assez bien voilées car elles portent le voile des femmes arabes au-dessus de leurs habits en pagne, et se dégagent les bras pour éviter que le poisson les salisse. Je ne sais pas s’il est nécessaire de préciser qu’aucune femme de Tombouctou mariée, ne sort de chez elle sans un foulard bien attaché sur la tête et une écharpe pour protéger les épaules. La scène se base sur des faits qui, dans la réalité, se sont passés bien différemment. Un article sur mon blog permet de le dater d’ailleurs : deux jeunes « djihadistes » faisaient leur patrouille quotidienne, maudits par des femmes en songhoi qu’ils ne comprennent pas, ils sont arrivés chez deux vieilles vendeuses de poisson et leur ont demandé de se couvrir la tête en pointant leurs armes. Elles sont devenues furieuses et se sont déshabillées en leur jetant leurs habits au nez. N’étant que deux, ils sont partis chercher du renfort, les deux fautives ont été ramassées et amenées à la police islamique. Alors, toutes les vendeuses de poisson sont sorties pour marcher et partir manifester devant la police islamique, qui d’ailleurs n’est pas loin du marché. Ce n’est que le soir qu’elles ont été libérées. Mais cette scène de révolte des femmes ne semble pas convenir à l’image de la ville qui résista silencieusement selon Sissako. Ces femmes vendeuses de poissons sont de Belafarandi, un quartier que les « djihadistes » ont fini par abandonner car ses habitants n’évitaient pas la confrontation. »

Heureusement, que Zabu, personnage décalée qui se balade dans les rues de Tombouctou avec une poule dans les bras représente la figure noire de résistance… sauf que Zabu est folle et qu’elle ne parle qu’en français, mais saluons tout de même son exploit puisque l’un des « djihadistes » se laisse emporter par la liberté qu’elle insuffle au point de s’exprimer à pas de danse. En tant que personnage déjanté, Zabu fait partie des figures préconçues de la résistance : les fous, auxquels s’ajoute la catégorie des artistes – les musiciens fouettés – et les jeunes – joueurs de foot sans ballon.

« Zabu est le vrai nom d’une folle de Gao, une ancienne danseuse du crasy-horse de Paris au début des années 70 avant de revenir dans sa ville natale. Elle n’appartient pas au contexte tombouctien. Tombouctou a ses fous dont trois sont bien connus. Il y a l’ancien rebelle – intégré dans l’armée malienne avec la paix de 1996 – qui porte partout le drapeau du Mali. Il y a également Hackoum, mon voisin, autant fou que son jumeau Fickoum, qui insultait les « djihadistes » et les traitait de voleurs. Il connaît pratiquement tous les habitants de la ville. »

Le film donne également à voir un pêcheur nommé Amadou qui a été tué par Kidane, par légitime défense. Un geste facilement pardonnable par le spectateur qui connaît l’histoire de Kidane auquel il a fini par s’attacher. Amadou, en revanche, est présenté comme un homme austère, silencieux, dont les répliques se limitent à des menaces à l’égard du berger touareg dont il empêche le bétail de s’abreuver. Sa famille, dont on ne connaît pas grand-chose non plus refuse avec fermeté de pardonner l’acte de Kidane, ce qui lui vaut l’exécution. Le rôle des représentations de race et de classe n’est pas neutre au regard des choix des modalités de la figuration.

« Bozos – pecheurs- et touaregs ne sont pas majoritaires dans la zone. Les pêcheurs préfèrent vivre sur l’eau et sont aussi nomades que les touaregs. Ils ne viennent en ville que pour écouler leur poisson. C’est à en croire que songhois, bambaras, peulhs se sont évaporés dans la nature. »

Si le désert a été sublimé, la ville mythique de Tombouctou, elle, est banale. Son apparence de ville du désert a été représentée, mais la ville au 333 saints reste méconnaissable. De la mosquée aux portes tombouctiennes, aucune des particularités historiques, architecturales et culturelles de la cité la rendant bien différente de la ville de Oualata, en Mauritanie, où le film a été filmé, n’est présente à l’écran.

Un dialogue avec les envahisseurs

La volonté du réalisateur a été d’humaniser les envahisseurs montrant ainsi leurs points faibles et leur hypocrisie. Si apporter une humanité à ces personnages lui semblait nécessaire, on peut se demander quel type d’humanisation valoriser et si la représentation d’un « djihadiste » niais et simple d’esprit apporte une valeur ajoutée.

Au-delà de la représentation caricaturale des  envahisseurs – trop proche de la figure française du maghrébin musulman issu de l’immigration – le dialogue entre l’islam de tolérance incarné par l’imam de la mosquée de Tombouktou est tout aussi caricatural et laisse prétendre un éventuel dialogue entre les « djihadistes » et les dignitaires religieux. Or, ni les locaux, ni les envahisseurs n’ont adopté cette posture de dialogue.

Ainsi, lorsque les envahisseurs rentrent dans la mosquée, chaussures aux pieds et armes à la main, l’imam les invite à sortir leur expliquant qu’à Tombouktou, on fait le djihad avec sa tête et non avec les armes. Scène difficilement imaginable, puisque les djihadistes rebroussent chemin, comme le demande l’imam. Aussi, à la suite du mariage forcé de l’une des personnages secondaires, l’imam fait le déplacement jusqu’aux envahisseurs pour, dit-il, qu’il lui éclaircisse la situation.

« La grande prière de la tabaski durant laquelle se trouvaient ces « djihadistes » résume cela. La prière a été menée par le grand imam Ben Essayouti de la grande mosquée sous la garde des « djihadistes » qui avaient l’intention de faire le grand sermon à la place de l’imam. Quand ils se sont approchés pour arracher le micro des mains de l’imam, les fidèles se sont levés et sont partis ensemble, avant même que celui qui a pris le micro ne finisse de s’introduire. »

Une beauté dénaturée

Parce qu’il est présenté comme un film politique ou un film documentaire, Timbuktu se veut être un gage de vérité, mais il n’en joue pas moins avec la possibilité de transformer la réalité, de la plier à certains fantasmes, ou de la mettre en scène. Et, la beauté de ses images, cet air d’onirisme en deviennent suspects, l’image étant tellement parfaite qu’elle y paraît troublante, voire fausse.

La presse italienne, quant à elle, acclame la « merveille » de cet excellent exemple de « néoréalisme sec africain » et célèbre la force de « la poésie qui vide la barbarie ». Et, au réalisateur Abdelrahmane Sissako de déclarer dans une interview : « Je citerai L’Idiot de Dostoïevski: «La beauté sauvera le monde.» La beauté est souvent considérée comme quelque chose de superficiel, de décoratif. La beauté, c’est la distance nécessaire quand on évoque la violence. Je n’ai pas non plus l’intention de sublimer cette violence.»

Mais, pourquoi recourir à ce genre de beauté, une beauté biaisée, maquillée par des décors orientalistes et un désert en trompe-l’œil ? Quand bien même la beauté pourrait être hiérarchisée, la ville de Tombouctou ne semble pas manquer de beauté, et le Sahara peut être beau même s’il est rocheux. Le choix d’emploi de cette beauté dénaturée est un jeu de rôle, une décision intentionnelle, qui nous amène à nous demander à qui est destiné ce film et pourquoi le directeur choisit d’ utiliser une beauté construite au détriment d’une véritable.

Satisfaisant les attentes des intellectuels européens, découlant des clichés orientalistes, Timbuktu fait penser que l’orientalisme est tristement toujours en vogue, et que les « orientaux » eux-mêmes, continuent de tomber dans le piège orientaliste en choisissant de croire en leur propre image reflétée dans un miroir déformant. Abderrahmane Sissako est pourtant un artiste – que nous pouvons mettre parmi les intellectuels dans lesquels Edward Saïd avait mis tous ses espoirs – d’un réalisateur mûr, formé en « Occident » et qui connaît les deux revers de la médaille, vu qu’il est né en Mauritanie et qu’il a vécu au Mali.

Représentation trompeuse de l’Orient créée par les « Occidentaux », l’orientalisme présent dans le film donne l’occasion d’analyser bon nombre de stéréotypes qui nous rappellent la nécessité de se libérer de certaines boîtes mentale, car, on peut bien profiter de la beauté, de la poésie et des rêves, sans reproduire des systèmes d’idées basées sur l’erreur, sur la mystification de l’Autre mais au contraire essayer de promouvoir une autre dialectique visant un véritable échange culturel, à partir de la connaissance de l’autre.

Limoune, Faty et Guendaliberatutti

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